« La céramique a longtemps été la quintessence du luxe », affirme Florian Daguet-Bresson dans un article publié par Le Monde. Une phrase qui résonne aujourd’hui comme une évidence, tant ce médium connaît un retour spectaculaire sur le devant de la scène contemporaine. Car si la céramique a toujours traversé l’histoire des civilisations, elle a longtemps été reléguée au second plan en Occident, cantonnée à l’univers du décoratif, du fonctionnel, voire du folklorique. Souvent négligée par l’histoire de l’art, absente des grandes expositions ou parfois moquée pour son aspect jugé kitsch, grossier, voire « sans tenue », elle semblait condamnée à une forme de marginalité artistique.

Pourtant, depuis quelques années, un véritable renouveau s’opère. La céramique s’impose à nouveau comme un médium majeur, capable d’exprimer autant la radicalité contemporaine que la poésie du geste artisanal. Les expositions et foires consacrées à ce champ se multiplient, confirmant une reconnaissance institutionnelle grandissante. Parmi les événements marquants, l’exposition Les Flammes, l’âge de la céramique, présentée au Musée des Arts Décoratifs en 2021, a constitué un tournant révélateur : celui d’un regard enfin affranchi des hiérarchies traditionnelles entre arts majeurs et arts dits « mineurs ».
La céramique est bien plus qu’une discipline décorative. Elle est l’un des plus anciens médiums de l’histoire humaine, le premier « art du feu » à apparaître, avant même le verre ou le métal. Ce qui rend ce médium particulièrement fascinant réside dans son rapport direct à la transformation : la matière devient durable par le feu. La cuisson constitue une étape décisive, parfois imprévisible, où l’artiste accepte qu’une part de l’œuvre lui échappe. Les artistes utilisent aujourd’hui une multitude de fours (au bois, au gaz, au charbon, électriques, ou encore raku) et développent une diversité infinie de techniques, entre émaillage, enfumage, décor en réserve ou lustre. Ainsi, la céramique se situe à un carrefour rare où la maîtrise technique rencontre le hasard.

Cette discipline soulève également une question persistante en Occident : relève-t-elle de l’objet utilitaire ou de l’œuvre d’art ? Les objets en céramique peuvent être fonctionnels, artistiques, rituels, et parfois même tout cela à la fois. Au Japon, un simple bol peut être considéré comme un chef-d’œuvre absolu, porteur d’une dimension sacrée. Historiquement associée au grand art de la statuaire, la céramique a été reléguée dans la catégorie de l’artisanat d’art. Elle a souffert de clichés persistants : trop décorative, trop fragile, trop féminine ou trop domestique. Dans un monde artistique longtemps fasciné par le conceptuel, le minimalisme ou la performance, elle a été perçue comme un médium secondaire, lié à la tradition et au savoir-faire plutôt qu’à l’avant-garde.
Pourtant, elle n’a jamais cessé d’évoluer. Elle renaît notamment sous les mains des Modernes, comme Picasso et Fernand Léger, qui contribuent à replacer ce médium au cœur de la création artistique. Très vite, les plus grands noms s’en emparent, que ce soit Paul Gauguin, Salvador Dalí, ou Marcel Duchamp. La céramique devient alors un véritable terrain de jeu plastique, où la forme peut être fonctionnelle ou volontairement dysfonctionnelle. Certains objets prennent une dimension sculpturale, leur fonction étant entravée par leur forme, comme une théière architecturale d’Ettore Sottsass. Contrairement à l’idée reçue d’un art apolitique ou simplement décoratif, la céramique peut également porter un discours contemporain puissant. En 1987, David Gilhooly réalise Dagwood, un gigantesque sandwich en faïence blanche émaillée, métaphore directe et ironique de la société de consommation. La céramique devient alors un outil critique, capable de traduire des enjeux sociaux, culturels ou politiques avec une force inattendue.

Aujourd’hui, la céramique se décline dans toutes les formes possibles : sculptures monumentales, installations immersives, pièces minimalistes, œuvres narratives ou figuratives, design d’auteur, art conceptuel. Cette diversité explique son usage croissant dans la création contemporaine, permettant de brouiller les frontières et de réconcilier geste et pensée. Elle séduit également par son double visage : elle reste un médium relativement accessible, avec de nombreuses pièces proposées entre 150 et 250 euros, tout en atteignant parfois des sommets sur le marché de l’art. Certaines œuvres atteignent des records impressionnants, comme un bol Lily Palace vendu pour plus de 35 millions d’euros chez Sotheby’s Hong Kong.
Dans une époque marquée par la production industrielle et la dématérialisation, la céramique symbolise aussi le retour à l’essentiel : l’importance du geste, du savoir-faire et du fait-main.
C’est précisément dans cette dynamique que s’inscrit le travail de Lorène Cavagna, nouvelle artiste céramiste de la Galerie Durst. Fascinée par la lumière, les contrastes et la couleur, elle s’oriente vers l’étude des glaçures, qu’elle aborde comme une recherche à la fois artistique et scientifique. Cette exploration lui permet de développer une palette remarquable de plus de 250 émaux. Inspirée par la mode, et notamment par la légèreté des tissus et le jeu des plis, son travail se situe à la frontière entre volume et courbure, entre tension et souplesse. Elle façonne principalement le grès, un matériau qu’elle affectionne autant pour sa résistance que pour sa délicatesse inattendue. Lorène Cavagna brouille volontairement les frontières entre fragilité et résistance, structure et fluidité.
Découvrez ses œuvres : https://www.galeriedurst.com/artistes/lorene-cavagna/
